 |  | Par E. Tresmontant
| Même s'ils ont perdu leur lustre d'antan, les passages couverts conservent un charme intact et permettent de découvrir, sous une douce lumière tamisée, un Paris poétique, farfelu et insolite... |    | Une petite révolution architecturale |   | Ancêtres de nos modernes galeries commerciales, les passages parisiens datent du début du 19e s. et sont situés sur la rive droite de la Seine, aux confins du Palais-Royal et des boulevards. Comme l'attestent leurs arcades, leurs fenêtres arrondies et leurs motifs égyptiens, ces étranges rues surplombées d'une verrière ont été conçues sur le modèle des arcades et des souks arabes*. À l'abri des intempéries, de la boue et des voitures, les passages permettaient aux commerçants d'entasser leurs marchandises et aux belles dames de flâner loin de la foule. Ils offraient aussi un raccourci pratique et permettaient aux piétons de passer d'un quartier à l'autre. L'apparition des grands magasins éclairés à l'électricité, sous le Second Empire, sonna le déclin de ces lieux singuliers, qui ont pourtant marqué à leur façon l'histoire de l'urbanisme parisien. Le temps d'une journée, nous vous proposons de partir à la découverte de quelques-uns de ces vestiges d'un Paris bourgeois et rococo, dont certains ont été superbement restaurés. |    | Du Palais-Royal à la Bourse |   | |  | © E. Tresmontant / ViaMichelin Inaugurée en 1826, la galerie Vivienne fut le passage préféré des Parisiens jusqu'au Second Empire.
 | Commençons notre tour à la galerie Véro-Dodat (entrée 19 rue Jean-Jacques Rousseau). Elle fut percée en 1826 pour le compte de deux charcutiers de province ayant fait fortune à Paris et qui lui ont laissé leurs noms. Jusqu'à la percée, en 1915, de la rue du colonel Driant, le passage Véro-Dodat offrait un raccourci commode entre les Halles et le Palais-Royal, c'est pourquoi il fut immédiatement populaire. Aujourd'hui, ce passage est dédié au luxe, avec ses glaces transparentes, ses dalles en marbre noir et blanc et son plafond néoclassique aux moulures d'or. Non loin du célèbre éditeur milanais Franco Maria Ricci, vous découvrirez un personnage étonnant, Robert Capia, collectionneur et marchand de poupées anciennes, dont la boutique est un bric-à-brac savamment organisé. Au bout du passage, le très rétro "Café de l'Époque" fut fréquenté jusqu'en 1855 par Gérard de Nerval.
Dirigez-vous alors vers le jardin du Palais-Royal. Ses arcades abritaient jusqu'en 1828 les fameuses galeries de Bois, fréquentées par une foule d'artistes et de courtisanes, et dont les historiens s'accordent à faire l'ancêtre des passages couverts. Empruntez le petit passage de Perron qui abrite une célèbre boutique de boîtes à musique. Vous voici rue de Beaujolais. Un petit escalier vous mènera rue des Petits-Champs, face à l'entrée de la galerie Vivienne. Avec son sol en mosaïques, ses escaliers en fer forgé, sa verrière d'origine, ses magnifiques rotondes et sa décoration Empire, cette galerie reste probablement la plus élégante de toutes ! Inaugurée en 1826, ce fut le passage préféré des Parisiens jusqu'au Second Empire, du fait de sa situation privilégiée entre le Palais-Royal et les industrieux quartiers des boulevards, de la Bourse et de la Chaussée d'Antin. Les amateurs de livres rares ou d'occasion fouineront dans les bacs de la librairie Jousseaume, avant de déguster le délicieux chocolat chaud de "L'A Priori Thé".
Parallèle à la galerie Vivienne, la galerie Colbert fut édifiée peu après elle à l'emplacement de l'ancien hôtel Colbert (où logeait le régent Philippe d'Orléans). Pour égaler sa voisine, la galerie Colbert se devait de répondre à des prouesses architecturales. C'est pourquoi elle fut dotée d'un grand dôme vitré de 15 m de diamètre, qui a été entièrement restauré par la Bibliothèque des monuments historiques, propriétaire du passage depuis 1974. La galerie Colbert est surtout animée par la fameuse brasserie "Le Grand Colbert" qui arbore un décor 1830. |   |     | Dirigez-vous dès lors vers la rue Saint-Marc, au-dessus de la Bourse. Au numéro 10, s'étirent en enfilade trois passages qui, à cheval sur le IIe et le IXe arrondissements, forment une sorte de ville dans la ville, intime et protégée. En cheminant le long de cet étrange réseau piétonnier, on mesure à quel point le passage est resté un concept futuriste : ne nous montre-t-il pas qu'il est possible d'inventer des chemins dans la ville, à l'abri du bruit et de l'automobile ?... Très commerçant, le passage des Panoramas débouche sur le boulevard Montmartre. Surgit alors dans le même axe le passage Jouffroy qui abrite depuis 1882 le célèbre musée Grévin. La promenade s'achève enfin dans le passage Verdeau, dont l'entrée est située au 6 rue de la Grange-Batelière. Ces trois passages couverts eurent leur heure de gloire jusqu'en 1850, lorsque la bourgeoisie parisienne venait exhiber sa richesse sur "le Boulevard"... Tous trois ont conservé une atmosphère très 19e s., on s'y promène le soir, avant ou après le théâtre, les boutiques de breloque y côtoient des magasins au charme suranné. Les amoureux du passage Jouffroy choisiront d'y passer une nuit romantique à l'hôtel Chopin, dont la chambre 409 offre une belle vue sur la verrière et le dôme du musée Grévin. Notre préféré est cependant le passage Verdeau, qui a conservé et perpétué une vraie poésie. Les collectionneurs qui fréquentent la salle Drouot toute proche aiment venir y farfouiller, à la recherche de livres rares, de journaux d'époque, de soldats de plomb, d'antiquailles ou d'appareils photos anciens (magnifique boutique Kodak de 1901 !). |    | Autour de la rue Saint-Denis |    | | © E. Tresmontant / ViaMichelin Le passage Brady vaut le détour pour son ambiance exotique, Indiens et Pakistanais ayant investi ce lieu dans les années 1971-1980.
 | Les passages situés entre le boulevard de Sébastopol et la rue Saint-Denis ont été construits après la Restauration. Leur architecture est plus simple et leur style moins flamboyant. Certains sont même presque en ruines. La plupart ont été détournés de leur fonction traditionnelle, à savoir la promenade et le shopping, au profit d'activités de commerce de gros (comme c'est le cas dans les passages Bourg-l'Abbé, du Ponceau et du Caire, transformés en entrepôts). Le passage Brady (46 rue du Faubourg-St-Denis) vaut le détour pour son ambiance exotique, Indiens et Pakistanais ayant investi ce lieu dans les années 1971-1980. Depuis quelques années, il est même devenu un lieu d'attraction pour les touristes américains à la recherche du "Paris insolite" et "vraiment populaire"... De fait, loin des cartes postales, le dépaysement est ici garanti avec ces parfums d'épices qui vous titillent les narines, ces restaurants indiens où embaument l'encens et le poulet tandoori, ces bazars, ces boutiques vidéo et ces salons de coiffure où la coupe homme ne coûte que 6 euros.
* Comme le remarquent justement Jean-Claude Delorme et Anne-Marie Dubois, "On retrouve, dans toute l'histoire des passages, cette idée très orientale d'accumulation des marchandises, rassemblées dans un espaces réduit, inondé de cette étrange lumière zénithale." Passages couverts parisiens, éditions Parigramme, 1999. |  |  |  |