 | Par Eric Boucher
| Pierre Pinon, architecte et historien, ancien pensionnaire de l'académie de France à Rome, professeur à l'école de Chaillot et directeur de recherche au C.N.R.S. est un spécialiste de l'histoire de l'architecture urbaine, de l'histoire du paysage et de celle de l'archéologie. Il vient de publier un Atlas du Paris haussmannien* et évoque pour nous l'histoire du patrimoine en France, bousculant au passage quelques idées reçues. |    | |  | © E. Boucher / ViaMichelin Notre-Dame : plus de 800 ans mais une façade toute neuve.
 | ViaMichelin : À quand peut-on dater la naissance de la conscience patrimoniale en France ? Pierre Pinon : On en ressent les prémices dès le début du 18e s., mais la prise de conscience naît véritablement avec la Révolution française, la confiscation et la vente des biens de l'Église et de l'aristocratie ayant conduit à des actes de vandalisme. Un certain nombre de personnalités ont alors protesté, arguant que les monuments du clergé et les châteaux n'étaient pas seulement des symboles de la religion, de la féodalité et de la royauté mais aussi la mémoire de la nation. Au premier rang de ces précurseurs, l'abbé Grégoire**, auquel on doit un premier rapport contre le « vandalisme » et Alexandre Lenoir qui recueillit des fragments des monuments détruits. La France s'est trouvée de la sorte en avance sur les autres pays européens, créant dès 1830 une commission des monuments historiques.
Dans quelle mesure les grands travaux haussmanniens ont-ils fait évoluer cette prise de conscience ? Il faut se remettre dans le contexte de l'époque : ne sont alors considérés comme monuments historiques que les beaux édifices antiques et médiévaux, surtout les grandes églises gothiques. Dans le quartier de l'Opéra, on rasa ainsi des hôtels particuliers de la fin du 18e s. qui étaient presque neufs, oeuvres d'architectes prestigieux comme Ledoux ou Brongniart, et ce dans l'indifférence générale. Les seules polémiques vraiment importantes portèrent sur des monuments plus anciens comme les arènes de Lutèce ou le cloître de St-Jean de Latran. Rien que sur l'Île de la Cité, des centaines de maisons et de nombreuses églises et chapelles, la plupart du Moyen Âge, furent détruites. Seules quelques personnes, très minoritaires, prirent alors conscience que le patrimoine devait être élargi au tissu urbain et que les monuments perdent leur signification si on les dégage des habitations qui les entourent.
Que sait-on des restaurations avant la naissance de cette conscience patrimoniale ? L'idée de reprendre le style d'une autre époque ne date pas du 19e s. On a restauré dès le 17e s., notamment suite aux guerres de Religion où beaucoup d'églises furent partiellement détruites. Déjà certaines personnes choisirent de reconstruire des églises romanes en style roman tandis que d'autres préférèrent les moderniser. Peu de gens savent ainsi que nombre d'églises romanes du Poitou sont en partie du 17e s. Henri IV décide par exemple de faire reconstruire la cathédrale d'Orléans dans le style gothique, et tous les souverains successifs, notamment Louis XVI et Louis XVIII, confirmèrent ce choix. Les tours ne furent achevées, dans ce même style gothique, qu'au début du 19e s. |     | | © G. M. "L'authenticité d'un monument réside davantage dans sa forme que dans sa matérialité." Ici, un tailleur de pierre sur le chantier de la basilique de Halle en Belgique.
 | Lorsqu'on envisage de restaurer un monument, quelles limites s'interdit-on de franchir ? Ce qui domine en Europe c'est une conception minimaliste : comme on ne peut pas vraiment remettre les monuments dans leur état d'origine, on intervient le moins possible. On se contente de faire de la conservation : on consolide les ruines, on se limite à l'entretien nécessaire. De mon point de vue, de par sa tradition, la France a une position légèrement différente, selon laquelle on peut aller un peu plus loin en reconstruisant parfois des parties manquantes. Cela tient à l'héritage de Viollet-le-Duc qui, entre 1830 et 1850, a conçu un système prônant de revenir à l'idée du projet d'origine ou tout au moins d'en retrouver le système. Conception très idéalisante qui admet paradoxalement que le monument restauré puisse être différent de ce qu'il fut effectivement par le passé.
C'est une conception partagée par tous les architectes des monuments historiques ? Non, elle ne fait pas l'unanimité et il est clair que l'on ne referait plus Pierrefonds (lire notre article), mais il y a toujours eu cette obsession des origines dans l'histoire de l'architecture et elle continue de hanter un certain nombre de spécialistes du patrimoine. Assez couramment, encouragé par les élus locaux, on reconstruit ici l'aile d'un château, on relève là des remparts, comme à Provins (lire notre article)... Cela est bien sûr fait avec toutes les précautions scientifiques nécessaires, en essayant de retrouver les techniques d'antan... Néanmoins, une telle démarche peut déboucher sur des abus, car lorsque l'on doit reconstituer des éléments pour lesquels on ne possède aucune archive, il faut bien inventer. Dans leur grande majorité, les historiens de l'art sont totalement opposés à ce type de restauration, seule compte pour eux l'authenticité. C'est un débat très français, toujours actuel.
Quelle est la pratique dans un pays au riche patrimoine comme l'Italie ? En Italie, la restauration consiste à raconter l'histoire du monument, on le consolide en conservant toutes les traces de son évolution, de ses transformations , voire de ses dégradations. Le monument devient une sorte de manuel pédagogique. C'est une démarche intéressante, mais qui se fait au détriment de la valeur architecturale et esthétique du monument, comme si celui-ci portait sur lui toutes ses souffrances. A contrario, la force des architectes français qui défendent le principe d'une certaine reconstruction, c'est l'unité stylistique et esthétique : les châteaux qu'ils restaurent ressemblent à des châteaux.
À partir du moment où l'on entreprend la restauration d'un monument, cela signifie-t-il que l'on stoppe l'évolution de celui-ci, qu'on le fige dans un état définitif ? En principe non car les restaurations sont censées être réversibles. La charte de Venise*** précise que tout ajout doit être visible et réversible. On prend donc soin de maintenir de petits décalages avec la partie ancienne. On a conscience aujourd'hui que telle ou telle conception peut ne pas durer et donc qu'il faut être capable un jour de revenir sur un aménagement ancien.
La meilleure façon de conserver un monument est-elle toujours de l'affecter à une fonction utile ? Ce débat commence à la Révolution. L'État se retrouve alors propriétaire d'une masse de bâtiments qu'il ne pourra pas tous entretenir. Un certain nombre vont être sauvés par leur attribution à des institutions publiques : couvents et églises transformées en hôpitaux, palais de justice, prisons. Les couvents de jésuites seront ainsi presque systématiquement transformés en lycées... Mais déjà le débat porte aussi sur la fonctionnalité de ces bâtiments : peut-on faire un bon hôpital ou un bon palais de justice dans un couvent ? Ne vaut-il pas mieux construire du neuf ? La conception dominante a ensuite été qu'un monument historique est un monument que l'on doit entretenir en tant que tel. Puis, on a redécouvert, il y a environ vingtaine d'années, qu'il serait difficile d'entretenir tous les monuments. La mode a alors consisté à attribuer certains monuments à des usages essentiellement culturels : salles de concert, musées, bibliothèques... Et de nouveau, depuis deux ou trois ans, émerge un discours selon lequel une utilisation vraiment fonctionnelle risque de dégrader les monuments. La question est : ne peut-il y avoir des monuments dont on ne fasse rien ? L'exemple type en est Chambord, que l'on conserve sans aucune fonctionnalité, qui est quasiment vide et que l'on visite comme tel. |    | |  | © E. Boucher / ViaMichelin La façade de la gare d'Austerlitz en 2003. L'intérieur des bâtiments administratifs a été détruit pour être transformé en bureaux.
 | Le façadisme est-il une forme de conservation ? Le façadisme, qui consiste à détruire les intérieurs des immeubles et à n'en garder que la façade derrière laquelle on construit un bâtiment en béton, a été concu à l'origine par des défenseurs du patrimoine qui voyaient là un moyen exceptionnel de sauver ce qui pouvait l'être dans des quartiers où la pression immobilière était très forte. C'était en quelque sorte un moindre mal. Mais cette exception a été détournée pour devenir la règle d'un nouvel urbanisme, notamment dans les 2ème et 9ème arrondissements. Si l'on continue ainsi, on aura un jour une ville décor, une sorte de reconstitution cinématographique comme pour un western. Chaque époque a un devoir de conservation de la mémoire qui ne se résume pas aux façades.
Pour des monuments aussi anciens que les cathédrales gothiques, dont on peut penser qu'il ne reste pas une pierre d'origine en façade, qu'est-ce que l'authenticité ? Pour un certain nombre de grands monuments qui ont été constamment restaurés, par exemple Notre-Dame, s'il reste dans le corps du bâtiment de la maçonnerie ancienne, il est clair que le revêtement comporte en revanche très peu d'éléments d'origine. Concernant le château de Blois, construit dans une pierre très tendre, on sait par exemple que pratiquement tout le revêtement de l'aile Renaissance a été changé au 19e s. par Felix Duban****. Quant à la partie construite par François Mansart, tout l'extérieur a été refait il y a quelques années. De l'extérieur du château de Blois, on peut donc dire qu'il n'y a plus une pierre des 16e et 17e s. L'authenticité réside alors davantage dans la forme que dans la matérialité... Si une pierre est en mauvais état, l'architecte la remplace, avec regret parfois, mais il est architecte avant tout. L'historien a une démarche complètement différente, car pour lui, ce n'est plus une pierre du 16e ou 17e s., donc il y a un réel problème d'authenticité. Certains estiment même que les monuments sont comme les êtres vivants, qu'ils vivent et meurent. Cela est tout à fait défendable d'un point de vue intellectuel, mais dans les faits il y a fort à parier que la majorité des gens accepteraient difficilement de voir périr un monument sans que l'on cherche à le sauver.
* Atlas du Paris haussmannien, aux éditions Parigramme ** L'abbé Grégoire écrit ainsi : "De toutes parts, on faisait main basse sur les livres, les tableaux, les monuments qui portaient l'empreinte de la religion, de la féodalité, de la royauté ; elle est incalculable, la perte d'objets religieux, scientifiques et littéraires.[...] Cependant tels furent les excès auxquels on se porta qu'enfin il fut possible de faire entendre utilement ma voix et l'on consentit au Comité d'Instruction Publique à ce que je présentasse à la Convention un rapport contre le vandalisme. Je créai le mot pour tuer la chose". *** Charte internationale sur la Conservation et la Restauration des Monuments et des sites adoptée en 1964. **** Félix Duban (1797-1870), architecte et aquarelliste. |  |  |  |